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I Wear Your Ring – Cocteau Twins

17 secondes qui ont changé ma vie

I Wear Your Ring – Cocteau Twins 17 secondes qui ont changé ma vie Fred Valion

Je n’avais jamais envisagé de tomber amoureux d’Elizabeth Fraser. En 1990, alors que paraissait Heaven or Las Vegas, le sixième album de ses Cocteau Twins, mon cœur n’avait d’ailleurs jusque là chaviré que pour deux êtres : la jeune Magali, petit fantôme aux boucles noires qui, son amour innocent sous le bras comme un doudou, hantait le souvenir de mon cinquième anniversaire, et la blonde Elisabeth, qui m’avait littéralement sauvé de la noyade en cours de natation quatre ans plus tard, à qui j’avais littéralement promis ma vie, et qui avait littéralement disparu un matin, sans sommation, happée par les limbes de la mobilité professionnelle parentale. La mémoire déjà nouée de questions sans réponses et le cœur essoré de regrets, je n’avais plus vraiment de place pour Elizabeth, cette vestale d’outre-monde que mes camarades vénéraient depuis quelques années déjà, et au culte de laquelle ils essayaient en vain de me convertir. Car j’avais eu beau brûler de l’encens autour de peaux de souris séchées au son d’Ivo, Lorelei et Beatrix, les trois pics de granit au magnétisme noir qui accueillaient l’auditeur à l’ouverture de l’album Treasure en 1984, rien n’y avait fait : je ne comprenais pas où Liz voulait en venir, et je ne comprenais pas non plus où mes camarades voulaient que Liz en vienne. Face aux grandes bouches signifiantes de l’époque – celles de Siouxsie Sioux, de Robert Smith ou de Morrissey – dont la prose servait de papier peint à mon existence, Elizabeth et ses éclats de phrases sans lien apparent les uns avec les autres, tels des feuilles arrachées à un carnet emportées par un torrent, ne faisaient tout simplement pas le poids : j’avais besoin de messages, de cartes IGN sur lesquelles déchiffrer le sens de la vie, et la chanteuse des Cocteau Twins, avec ses yeux bleu quasar et son visage de poupée incompréhensiblement rond et doux, me tendait des dentelles de pages perforées.

A travers lesquelles j’ai pourtant fini par voir le soleil se lever sur la mer de malentendus qui me séparait de Liz dès les premières notes d’I Wear Your Ring, le premier titre de la face B de Heaven or Las Vegas. Sorte de cocktail sucré-givré sous les nappes synthétiques duquel s’entrechoquent des congas et un bongo, et que la basse de Simon Raymonde, soutenue par les coups de fouets de la caisse claire, propulse en rafales de doubles croches vers le large et ses mystères. Au premier rang desquels les énigmatiques psalmodies de Liz, dont les mélodies incantatoires se superposent, couplet après couplet, et s’enroulent les unes sur les autres comme des animaux de légende. Car c’est là, après la brève respiration instrumentale qui annonce le renversement harmonique final, que l’évidence m’a sauté au visage comme l’aigle de Zeus au foie de Prométhée, et que tout a enfin pris sens. Car en envoyant mon esprit dériver dans le détroit de Messine à la merci du « chant clair et envoûtant » des sirènes d’Ulysse et de leurs promesses de bonheur éternel, c’est le souvenir, étrangement vif et douloureux, d’Elisabeth et Magali, mes deux amours d’enfance disparus, qu’avaient libéré les miaulements terriblement charnels de Liz Fraser et la puissante dynamique née de l’opposition entre l’hyper-présence vocale de la chanteuse et l’hyper-absence de sens de ses textes.

Vingt-huit ans plus tard, je me demande encore à chaque écoute ce que cette Circé postmoderne emporte au royaume d’Hadès lorsque le « fade out » engloutit ses « fine, fine, fine, fine ». Est-ce une certaine idée de l’amour, la première, à jamais perdue avec l’enfance ? La mer Ionienne a-t-elle le goût des larmes qu’I Wear Your Ring continue de m’arracher ?

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