Stranger Teens #12 : « Charlotte Sometimes » par The Cure

Tout l’été, les morceaux qui ont sauvé notre adolescence.

J’ai bien tourné le problème dans tous les sens, je voulais évoquer les deux premiers disques hors métal que j’ai acheté, tailler un édifice démesuré aux Cramps*, vous dire que The Cult c’était à découvrir un peu, ériger une stèle un peu nulle à Nikki Sixx ou Blackie Lawless, vous conter à quel point Seek And Destroy de Metallica avait changé la donne, tout, complètement remanié mon univers, à un point inimaginable. Et Paf, d’un coup, dans Stranger Things, ils nous font Master Of Puppets, extrait de l’album du même nom et qui tombe précisément dans cette période frondeuse molle. Beaucoup. Trop. Facile. Not it, am afraid.

Finalement, puisqu’il s’agit de l’adolescence, ce moment terrifiant et fondateur, je ne vois pas plus gauche que ce morceau. Il y a un moment où il faut arrêter de tergiverser, de faire inutilement son petit Jacques.
Alors voilà, autant se rendre à l’évidence, ce sera Charlotte Sometimes des Cure, des The Cure, de Cure. L’indicible tentative semi-ratée d’égaler sur le rosaire, Love Will Tear Us Apart. Avec un clip au-delà du risible, l’avant Tim Pope, j’hésite à décrire, ça mérite un chapitre en soi, Jean Rollin faisant des triples axels gênés, rien ne va. Tout me va. Tiens on va faire comme les géants, un morceau hors album. Une partie de sa vie est consacrée à ça, Robert Smith à ce moment là, devenir Joy Division, en pure perte, devenir la mort mais il se plante parce qu’il n’a pas vraiment envie de ça. Juste après, il fait de la pop pour s’en sortir et nous sort de l’ennui par la même occasion. Je ne vous fais pas un dessin. Joy Division, c’est le Velvet ; Robert Smith c’est Bowie, un indicateur, et très vite, nous ne sommes plus dans l’obligation de l’aduler. Le type qui montre le chemin puis nous somme de déguerpir. Ceux qui sont restés dans l’ornière, pour rester poli, me peinent beaucoup.
Le morceau je le découvre sur la K7 de Standing On The Beach (Staring At The Sea, donc), sur la k7 de Concert et puis vu le succès mainstream il y a une réédition du maxi 45 tours, très vite sold out à la Fnac, alors je me risque au rayon disques du Printemps (ex-Grandes Galeries, la vie en région, vous savez bien, on fait comme on peut) dans les 37 voire 42 francs, une affaire en somme. Faut pas croire, niveau patrimonial ils (les Cure) nous avaient déjà fait le coup avec Boys Don’t Cry, réédité pour la tournée d’été (dites des arènes et des villes d’eaux de régime) avec un clip juvénile à notre hauteur de nains, celle des nouveaux dévots qui vont obligatoirement cracher au bassinet. Et peut-être même bien dans des Prisunic de villes d’eau. Perso j’étais à Orange, je vous le raconterai un jour, promis.

The Cure en 1981 / Photo DR
The Cure en 1981 / Photo DR

Ça n’est pas un tube mondial, une horreur fédératrice comme l’est devenu Love-less Will Tear Us Apart, morceau fabuleux que j’écoutais en version Peel Session pour me booster avant l’épreuve orale du bac français (j’ai eu 17/20 sur un livre que je n’avais pas lu, il faut croire que j’ai un petit talent), non Charlotte Sometimes c’est un merveilleux ratage qu’on décrira rapidement en parallèle. Même ligne de synthé qui fait la mélodie, belles arpèges de guitares, une basse patapouf qui oscille entre le rien groovy et le n’importe quoi — et hyper chiante à jouer par-dessus le marché du Biactol. Le truc en plus à noter quand bien même dans cet empire du moins, c’est qu’il il n’y a pas d’intro, ça part derechef. Aucune dramaturgie un peu étudiée comme chez Joy Division (Intro Dostoievsquienne, ligne de basse impériale, synthés sur plusieurs couches de givre, la littérature russe n’a qu’à bien se tenir) c’est volontairement plat, tiède et mou. Charlotte Sometimes, c’est moi à cet âge ingrat, j’ai peur, c’est normal et j’ai très envie d’être malheureux parce que c’est bien dans l’air du temps mais en fait je suis juste très très con. Bien plus tard j’ai été vraiment malheureux et j’avais réellement peur, ça m’a foiré un paquet de relations. Mais pour le moment, j’étais relativement libre, seulement, et le temps à tendance à patiner les souvenirs mais si j’y repense je ne peux pas nier que je crevais de trouille, victime d’un manque de confiance en moi pathologique. Et pour ceux qui m’ont toujours trouvé prétentieux, niquez vous bien profond, il en a fallu bien des forts breuvages et autres sels interdits pour la vaincre partiellement, cette saloperie de timidité maladive.
Bref, j’étais tombé amoureux de deux** filles du lycée, goths hyper lookées (leur uniforme comme le mien serait probablement disponible chez H&M ou au Monop’ aujourd’hui) qui trainaient toujours ensemble mais jamais avec les autres. Et moi, j’avais quelques amis du même genre mais elles nous snobaient sans aucun effort. On ne les croisait d’ailleurs jamais ni au concert, ni dans le bar où nous allions toustes. Le mystère intégral. C’était d’autant plus attirant, ces vestales pour lesquelles nous n’existions pas. Pétri de nouvelles découvertes (au-delà des Cure) j’avais l’impression que si je rentrais en contact avec elles, je pourrais rentrer dans les brumes d’une pochette de Vaughn Oliver. Mais au lieu de faire contre mauvaise fortune bon cœur, j’ai sottement attendu qu’elles fassent le premier pas. J’ai donc attendu assez longtemps et en pure perte.
Comme si dire à quelqu’un « J’adore ton badge de Wire (en fait je me demande si elles n’étaient pas juste fan de Mylène Farmer et d’Indochine, ce n’est probablement pas le moment de ressortir ces deux parangons incompris de la pop culture hexagonale mais croyez bien que nous y reviendrons un jour), t’aurais pas une clope s’teup ? »
Comme si oser adresser la parole à qui me plaît, ça allait me décoller la plèvre ? Imbécile idiot bête, petit sot, va. Enfin je ne dis pas ça pour vous attendrir, mais ma chanson refuge dans tout ce malheur volontariste, c’était bien Charlotte Sometimes. Et je crois que l’une des deux se nommait Séverine — attendez ma conclusion ! Et je n’ai pas eu besoin de vérifier : sur toute la région Grand Est, malgré un fort penchant pour les germanismes fantaisistes, il n’y a aucun bled qui s’appelle Charlottsomttheim.

Heureusement, un peu après on a commencé à fricoter avec d’autres filles goth du lycée attenant, beaucoup plus avenantes, joyeuses dans leur petit malheur et parfois même drôles. Et on en a fait, des superbes bêtises, entre ménades, croyez le bien. J’ai donc oublié les deux succubes, à raison sans doute.
Après, je vois bien, ma fille chérie, elle va arriver vers ces rivages, pour l’instant elle a onze ans, elle écoute de la K-Pop, j’ose espérer qu’elle trouvera d’autres centres d’intérêt. Je ne voudrais pas qu’elle soit aussi inutilement malheureuse, voyez-vous ? Elle regarde avec passion Stranger Things, je lui ai, du coup, raconté l’importance de Kate Bush, elle m’a écouté avec attention, sans plus, mais je crois qu’elle a pris des notes. Après, si à un moment elle devenait fan de Cure, ce serait aussi tragique que parfaitement jubilatoire. Ça veut dire qu’elle s’intéresserait à un concept global et environnant qui peut devenir rapidement très personnel. Charlotte Sometimes*** c’est un peu ma K-Pop à moi. Je n’avais plus qu’à déballer la formidable pelote de ce qui allait faire de ma vie une tragi-comédie d’incurable obsédé. Et je crois que dans le genre (rematez moi ce clip, bordel), on a encore jamais rien fait de mieux.
Update : j’apprends non sans consternation que le générique de fin de la saison en cours de Stranger Things serait Spellbound de Siouxsie & The Banshees. Une autre très bonne chanson chantée et écrite par une femme à qui on ne la fait pas. La menace, indubitablement, se rapproche.


Charlotte Sometimes par The Cure est sorti le 5 octobre 1981 sur le label Fiction Records
* Sans les Cramps, il n’y a ni The Birthday Party, ni The Pastels, ni Sonic Youth, ni My Bloody Valentine. Autant dire, que dalle. 

** Pas une, deux. Ce sens de la mesure en toutes choses, déjà.

*** À égalité avec In Between Days, mais Christophe Basterra a déjà un peu tout dit sur le sujet, inaugurant cette série avec beaucoup d’avance (à propos du film nul d’Ozon mais je retrouve plus l’article)

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