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Je déteste la musique

Schädel mit Kerze (Crâne avec bougie), Gerhard Richter, 1983
Schädel mit Kerze (Crâne avec bougie), Gerhard Richter, 1983

Sortir de la nuit : marcher vers la lumière — ne pas atteindre le bout du chemin. Peut-on, par l’entremise de la peur et de la désolation, perdre jusqu’à la dernière fonction émotionnelle ? Peut-on, sous la menace du temps qui file entre nos mains, craindre même l’écoulement de la chanson ?

J’écris ici à la lumière d’une bougie. Autrement dit : encore tapi dans la nuit, observant grâce au début d’un regain de lumière, ce qu’il manque encore de jour à la vie. Je voudrais que revienne mon attention au monde car je l’ai perdue. Des mois que je n’ai pas écouté le commencement d’une chanson sans que mon esprit s’égare et se referme. Des jours que je n’ai pas ressenti le début d’une émotion claire et distincte. Des heures que je n’ai pas appartenu à l’humanité pleine et entière. Je n’ai plus écrit sur la musique depuis cet été : il n’y en avait plus. J’ai compté : un concert à la Philharmonie avant le reconfinement — on m’a forcé, j’ai cru disparaître dans mon siège tant la solitude m’avait gagné –, un concerto de Bach, et parfois, comme un rappel de l’absence des vols dans le ciel, Eliane Radigue.

J’ai toujours observé avec méfiance et supériorité les déclarations à l’emporte-pièce selon lesquelles nous ne pourrions vivre sans musique. C’est pour le moins anthropologiquement risqué et, personnellement, nul. J’ai vécu tant de fois sans musique pour tant de raisons qui se ressemblaient — craignant de celle-ci l’invasion du peu d’être qu’il reste, rejetant le sortilège de sa beauté, redoutant le temps qu’elle avale sur son passage, refoulant, le devenir pierre qu’elle révèle — que je n’entends plus que le cynisme d’une pareille déclaration.

Je déteste la musique. Et plus je la déteste, plus je suis alerté quant à ma déchéance dans la mélancolie. Et plus je l’éloigne de moi, ne gardant d’elle que son substrat le plus abstrait, le moins incarné et le plus éternel, Bach (encore), la Passion Matthieu, plus, je regrette son ancienne prise sur mon être.

Qu’ils furent beaux les jours où, tapissant le passage du temps comme la bande-son des standards téléphoniques, elle décorait une vie que nous avions joie à mener, elle agrémentait des jours que nous avions honneur à voir mourir. Cependant, maintenant, que peut-elle faire face à la peur du temps qui fuit, au manque d’oxygénation de la pensée, à la stupéfaction perpétuelle de l’être, à, en somme, la politique de la chaise vide dans l’existence ?

Soudain, la musique m’apparaît ainsi, à nue : du temps qui s’écoule sur un mode ornemental. Elle n’est plus rien qu’un pilotage sublimé de cet écoulement. Or, quand nous prions pour que le temps s’arrête, comment nier la violence inouïe de la musique ? Il faudrait que le temps reprenne et que l’on s’ajuste à celui-ci, que l’on accepte cette défaite, etc. ? Elle, avec ses miroitements anciens, elle me nargue d’un pacte faustien : retrouver mes plaisirs dit-elle, c’est vaincre ce qui en nous s’est refermé et résiste au passage du temps. M’aimer, c’est avancer dans la poussière.

À l’heure qu’il est, je n’ai pas su l’emporter. Et je crains, pour quelques temps encore, détester la musique. Je peux même écrire : je vais passer mon temps à détester la musique, parce que sur moi, le temps ne sait plus comment s’écouler.

La nuit est profonde et attendre qu’elle s’éclaircisse pour de bon est bien encore là le signe de la folie ordinaire : me voilà attendant qu’à nouveau le temps s’écoule sur moi sans que je ne lui oppose plus de résistance. Ce jour que j’attends me verra, fier et ignorant, savourant la fuite de quelques minutes comme autant de dommages collatéraux, exultant de la joie ancienne qui reviendra, m’exclamant : Mais, c’est une super chanson ça !

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