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The The au pays d’Abba

Fin 2017, rompant un silence de 15 ans, The The annonçait une série de dates en Europe. Est-ce parce qu’il ne jouait pas en France que j’ai eu soudain envie de revoir Matt Johnson ? Est-ce parce que j’étais à peu près sûr d’être le seul français dans la salle que j’ai choisi d’aller l’applaudir en Suède ? Cinq jours après ChameleonsVox et la veille de Modern English, était-ce seulement bien raisonnable ? Avant d’embarquer vendredi dernier pour Stockholm, j’avais recherché la date à laquelle j’avais vu The The pour la première fois. C’était facile : j’avais conservé le billet. C’était le 18 septembre 1989, au Casino de Paris, pour la tournée suivant la sortie de l’album Mind Bomb, dont Bernard Lenoir avait diffusé de larges extraits à l’antenne. Le vendredi soir, dans son programme cool, il plébiscitait souvent Kingdom of Rain, le titre en duo avec Sinead O’Connor  – c’était un an avant qu’elle ne devienne une star mondiale avec Nothing Compares 2U. Je n’ai pratiquement aucun souvenir de ce concert – je me souviens juste que, Johnny Marr jouant sur l’album, je me demandais s’il participerait à la tournée, et j’avais longuement dévisagé le guitariste qui se produisait sur scène aux côtés de Matt Johnson avant que le verdict ne finisse par tomber, sans appel : ce n’était pas lui.

Mais par contre c’était bien Matt Johnson, l’homme qui se cachait derrière deux syllabes à l’époque de la pop bègue (Duran Duran, Talk Talk, Bow Wow Wow…) Au lycée, son nom circulait comme un mot de passe entre auditeurs avertis : il y avait ceux qui écoutaient ZZ Top et ceux qui connaissaient The The. Le livret de son premier album contenait les paroles manuscrites de chansons dont les slogans allaient rapidement s’imprégner en moi : « J’ai attendu demain toute ma vie », « Comment quelqu’un pourrait-il prétendre me connaître alors que je ne sais pas qui je suis », « Je suis juste un symptôme de la déchéance morale qui ronge le cœur de mon pays « … J’ignorais que Zeke Manyika était le batteur d’Orange Juice et que Jools Holland était le claviériste de Squeeze. Mais je sentais que Soul Mining (1983) s’adressait à moi, à l’image des visuels dans l’esprit du magazine Métal Hurlant réalisés par Andy « Dog » Johnson, le frère de l’artiste.

Mon premier concert de The The a aussi compté pour des raisons extra-musicales : c’était certainement l’un des premiers où j’allais sans être accompagné par mon père. J’étais tellement enthousiaste que j’avais acheté aussi bien le programme que le t-shirt de la tournée, floqué d’un logo rouge que j’ai usé jusqu’à ce que sa forme ne soit plus reconnaissable – il était temps qu’il parte aux chiffons. Aussi adoré qu’il l’ait été, ce t-shirt a certainement fini à cirer des chaussures.

J’ai suivi The The le temps de quatre albums : Soul Mining (1983) / Infected (1986) / Mind Bomb (1989) / Dusk (1992). Et puis j’ai décroché. Pourquoi ? Certainement parce que, avec cette infidélité qui caractérise ma vie d’auditeur, j’étais passé à autre chose. En 1995, à la sortie de Hanky Panky, je n’écoutais pratiquement plus que du rock indépendant américain. Je n’ai pour autant jamais renié The The et j’ai conservé la cassette audio de Soul Mining, parce que les cinq titres qui figuraient en bonus n’ont jamais été repris dans aucune autre édition – ils ont même été oublié dans l’édition « 30ème anniversaire » de l’album, parue en 2014.

Comment The The est revenu dans ma vie ? Par petites touches. En 2007, Pilooski réalise un Edit de Giant, rendant hommage au côté précurseur de ce morceau – paru en 1983, il représentait la réponse anglaise aux recherches que les Talking Heads réalisaient de l’autre côté de l’Atlantique (l’année de la parution de Soul Mining est aussi celle de Speaking in Tongues). Et puis il y a eu l’an dernier la projection de The Inertia Variations, le documentaire réalisé par Johanna St Michaels. Diffusé à la Gaité Lyrique dans le cadre de l’excellent festival F.A.M.E., il offrait la réponse à la question que se posaient tous les fans de The The depuis 1999 : que devient Matt Johnson ? Car depuis la sortie de l’album Nakedself, il n’avait donné aucun signe d’activité. Pré-retraite ? Déprime ? Reconversion ? La réponse était dans le titre : inertie. Depuis son studio londonien, Matt Johnson regardait filer le temps sans ressentir la nécessité de composer de nouveaux morceaux. Régulièrement bouleversant, The Inertia Variations surprend Matt Johnson dans sa vie quotidienne : on le voit notamment rendre visite à son père, Eddie Johnson, ancien propriétaire d’un pub à Stratford et dont il est resté très proche – les hommes se parlent tous les jours. Ce retour sur les écrans allait s’accompagner d’un inattendu retour sur scène. Fin 2017, The The annonce une série de concerts : d’abord trois dates à Londres, immédiatement sold-out, puis d’autres au Royaume-Uni. Et en amont, une date à Stockholm, le 02 juin. Un samedi soir. The The au pays d’Abba, c’était tentant.

Münchenbryggeriet est une salle d’une capacité de 1.000 places située au Nord de l’île de Söderlmalm, de l’autre côté de la rive par rapport à l’Hôtel de Ville. A cet emplacement se tenait encore il y a 40 ans une brasserie. En ce jour de canicule – du jamais vu pour la saison, un siècle que la Suède n’aurait pas connu des chaleurs aussi précoces – de l’eau fraîche est mise gracieusement à la disposition des spectateurs (sans doute auraient-ils préféré que ce soit de la bière). Si les premiers mots de Matt Johnson pour le public semblent avoir du mal à sortir de sa gorge, ce n’est cependant pas à cause de la température : il a appris il y a quelques heures le décès de son père. Impossible de ne pas penser à cet instant au moment, documenté dans The Inertia Variations, où Matt Johnson, frappé par la disparition de son frère, emmène son père visiter une dernière fois l’atelier dans lequel son cadet concevait ses œuvres.

Le concert a cependant lieu. Quatre musiciens se joignent à lui. Comme l’artiste l’avait annoncé quelques jours plus tôt, le répertoire est composé de classiques réduits à l’essentiel : il n’y aura pas de bandes ni de samples. C’est par un titre de Nakedself, le dernier album de The The en date (1999), que débute la soirée : comme une volonté tacite de reprendre l’histoire là où elle s’était arrêtée. Puis la machine à remonter le temps se met en route : Sweet Bird of Truth et Heartland, tous deux tirés d’Infected, The Beat(en) Generation et Armageddon Days Are Here Again, de Mind Bomb. La voix n’a pas bougé d’un poil : selon le micro qu’il utilise, Matt Johnson modifie son écho. Tout juste le temps a t-il creusé les traits de son visage. We Can’t Stop What’s Coming, seul nouveau titre de la soirée – mis en ligne fin 2017 – est suivi de morceaux plus obscurs : Bugle Boy et Like A Sun Risin Thru My Garden, tous deux tirés de Burning Blue Soul, son album de 1981 initialement paru chez 4AD sous le nom de Matt Johnson, puis rajouté à la discographie de The The.

Les extraits de  Soul Mining sont longs à venir. This Is The Day n’est joué qu’à mi-parcours. L’artiste pioche de manière égale parmi sa discographie : Phantom Walls (Nakedself), Dogs of Lust (Dusk), Beyond Love (Mind Bomb) avant le coup de collier final composé de Slow Emotion Replay (Dusk), Infected (Infected) et I’ve Been Waiting For Tomorrow All My Life (Soul Mining). Rappelé avec ferveur, Matt Johnson remercie le public de son accueil, tout en précisant qu’il aurait aimé faire sa connaissance dans d’autres circonstances. Au moment où le groupe entame Uncertain Smile, la question est sur toutes les lèvres : le claviériste se risquera-t-il sur les pas de Jools Holland dans son incroyable solo ? Il relève la gageure avec brio. « I’ve got you under my skin where the rain can’t get in / But if the sweat pours out, just shout / I’ll try to swim and pull you out ».

Encore un titre, Lonely Planet, sur lequel s’achevait l’album Dusk, et le concert est terminé. Depuis le balcon, le soleil se couche sur l’Hôtel de Ville. En quittant Münchenbryggeriet, je me rends compte que je n’ai acheté ni le programme, ni le t-shirt. Je n’obligerai pas The The une seconde fois à me cirer les pompes.

Photos : Philippe Dumez

Une réflexion sur « The The au pays d’Abba »

  1. En Suède, la lumière est exceptionnelle, au Danemark aussi. Elle donne un relief, une touche magique, aux images.
    Et le solo de piano de Jools Holland, plus d’une touche de Jazz à « The The » …
    Ignorant tout de ce groupe, les paroles m’ont accroché, la musique moins.

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