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Selectorama : Lisa Balavoine

Lisa Balavoine

Deux coups de cœur en une seule année, ça fait quand même beaucoup penseront certains… Du premier, qui dure trois minutes et quelque et s’intitule Swimming – première chanson de jeunots australiens cachés sous le nom d’Ultracrush (mais tellement) –, j’ai déjà beaucoup parlé. Sur le second, je suis resté jusque-là plus discret. Paru en début d’année 2018 – mais découvert il y a à peine quelques semaines –, Éparse est le premier roman de Lisa Balavoine – enseignante de jour, écrivaine de nuit (c’est rarement l’inverse) –, responsable d’un livre dont la forme est aussi personnelle (une succession de scènes et flashes de son existence évoqués dans le désordre forment un drôle de puzzle que le lecteur tente de reconstituer) que le fond est universel – comment (sur)vit-on après une séparation et ce qui en découle… Universel à tel point qu’on a l’impression de se retrouver parfois face à son propre portrait. Contrairement à Dominique A (Le Courage Des Oiseaux fait une brève apparition dans le livre) qui conte sa Vie En Morceaux, la jeune femme, dont on jurerait qu’elle est la fille de Nick Hornby (une certaine tendresse pour les listes) et Annie Ernaux (le quotidien en guise de seul décors), dévoile, elle, des morceaux de sa vie, armée d’une intrigante “impudeur pudique”…

Surprise par la demande de ce selectorama, elle a commencé par décliner l’invitation – poliment, certes, mais plutôt fermement. Pourtant, la musique est tellement présente dans son roman que cette demande paraissait d’une évidence absolue. Car, au -delà des références qui se bousculent au gré des pages – pêle-mêle, Chagrin d’Amour ou Boys Don’t Cry, Love Will Tear Us Apart et Slint, Portishead ou La Tour De Pise de Jean-François Coen (son morceau fétiche) –, Éparse se lit exactement comme on peut écouter un album (plutôt en vinyle, l’album) : de la première à la dernière chanson, bien sûr, mais aussi, au gré de ses humeurs, en privilégiant son propre tracklisting ou en décidant de placer le diamant sur un même titre autant de fois qu’il le faudra… Alors, avec l’élégance de son âge palindrome, un prénom qui aurait pu tout droit sortir d’une chanson du Velvet (mais en fait, non) et (drôle de hasard) des pommettes que Nico n’aurait pas reniées, Lisa a fini par dire oui. Et offre ici la bande originale, électrique et éclectique, qui rythme les premières pages d’un deuxième roman en cours d’écriture. Et qui en dit surtout assez long sur certaines de ses (saines) obsessions.

PAINT, True love (is hard to find), 2018


J’écoute beaucoup cet album sorti il y a quelques semaines, le projet solo de Pedrum Siadatian, membre des Allah-Las. J’aime l’atmosphère californienne, un peu désuète, comme si le type se plantait d’époque. Ce morceau, outre son titre explicite en forme de lapalissade, me semble idéal pour une scène d’ouverture, un prologue qui parlerait de gens qui ne parviennent pas à se rencontrer, qui se croisent dans les rues, dans les transports en commun, là où personne ne se regarde, chacun les yeux rivés sur son portable. J’imagine un travelling au ralenti sur des visages flous, une atmosphère gris trottoir sur laquelle la lumière se fait peu à peu. C’est sur cela que j’ai envie d’écrire, les petites choses anodines du quotidien, les ratés, les désillusions, les portes qu’on aurait pu ouvrir et qu’on a laissées fermées.

SARA FORSLUND , Gone, 2018


Autre titre issu d’un album qui vient de sortir et dont la beauté est assez bouleversante, je ne me lasse pas de l’écouter. J’aime beaucoup les chanteuses indie-folk des contrées nordiques, ça me rappelle que je vis dans le nord moi aussi, là où la musique vient réchauffer le climat. Sara Forslund possède à la fois une voix feutrée, intemporelle, qui me fait penser par moments à certaines intonations de Sibylle Baier, mais aussi une grande délicatesse dans le choix des arrangements qui sont d’une poésie quasi mystique. Cette chanson accompagne l’entrée en scène de mon personnage principal, une femme que l’on voit se préparer le matin dans sa salle de bains, se brûler la gorge en buvant un café, renverser son sac pour y trouver ses clés, le début d’une journée que cette chanson révèle comme le jour qui se lève.

PAIN-NOIR, Les Sablières, 2014


Je voue une sorte de culte personnel à cette chanson que j’écoute souvent en boucle (elle s’y prête aisément, c’est une boucle elle-même). C’est un ancien amoureux qui me l’avait fait découvrir, comme un cadeau après un silence de plusieurs années. Je la trouve à la fois érotique et hyper triste, notamment ce refrain « et si jamais reviennent le quart des jours heureux que nous avions naguère dans l’eau des Sablières, nage vers moi si tu veux ». Forcément c’est une histoire d’amour disparue que l’on aimerait retrouver, un paradis perdu qu’on voudrait ne jamais avoir quitté. Cette chanson est un sujet de roman à elle toute seule, c’est peut-être le seul sujet qui intéresse l’humanité finalement : ne pas passer à côté de sa vie. « Nage vers moi si tu veux », je ne sais pas s’il y a de plus belle façon de dire : reviens.

EVERYTHING BUT THE GIRL, Missing, 1994


C’est, je crois, une des chansons sur laquelle j’ai le plus dansé, sortie l’année de mes vingt ans, l’âge des possibles et des nuits qui ne se réveillent jamais. J’aime la puissance sentimentale de la voix de Tracey Thorn et la rythmique implacable qui se mêle à la guitare presque andalouse de Ben Watt (je suis moins fan du remix de Todd Terry, même s’il est ultra efficace). J’ai cette chanson en tête quand, dans un chapitre, je fais danser mon héroïne dans un bar. Il est près de deux heures du matin, elle est seule au comptoir, le morceau démarre, elle demande au patron de monter le son et elle se met à tourner sur elle-même seule, jusqu’à en avoir les larmes aux yeux, jusqu’à ce que son passé la rattrape.

CONNAN MOCKASIN, Les be honest, 2018


Issu du dernier album foutraque et conceptuel de ce néo-zélandais inclassable, ce titre possède un charme hallucinatoire profond. La voix haut perchée vient se poser sur une guitare lascive, ultra sensuelle. La musique de Mockasin incite à la rêverie, mélancolique et possédée, c’est un voyage immobile, un dépaysement psychédélique. Je ne me drogue pas, mais j’ai toujours l’impression de l’être quand je l’écoute. Les be honest est un morceau qui donne envie de faire l’amour et c’est dans ce contexte qu’il me sert lorsque j’écris (enfin j’essaie d’écrire) une définition du plaisir physique (pour mon personnage, bien évidemment). Il faut préciser que, très souvent, j’écris au lit.

NEIL YOUNG, The needle and the damage done, 1972


Chanson extraite de cet album parfait, celui que j’ai sans doute le plus écouté (même séparés, mes parents avaient chacun le vinyle d’Harvest chez eux), elle occupe un court chapitre de mon roman, puisque la fille adolescente de mon héroïne s’entraine à jouer, sans succès, les premières notes à la guitare. Sa mère prête l’oreille depuis le salon, elle entend son ado pester et s’agacer contre les cordes, repasser sans cesse les premières secondes de la vidéo youtube du morceau. C’est une scène où, alors que deux personnes ne sont pas dans la même pièce, elles sont traversées par l’évidence d’un moment de complicité, qui se fait souvent rare à mesure que nos enfants grandissent et nous échappent.

FRANCOIZ BREUT, Le ravin, 2005


J’ai toujours aimé Françoiz Breut, sa voix à la fois claire et grave et plus particulièrement cette chanson qui m’évoque un western tragique, ce moment intense où les mains se séparent et où chacun part de son côté, like a poor lomesone cowboy. C’est un titre où plane une ombre de mélancolie (le texte est douloureusement triste) et en même temps une énergie musicale fougueuse, énergie dont il faut bien s’emparer au moment de tout quitter. C’est un titre qui se prête à une scène d’échappée en bagnole, une fuite vers l’ailleurs, l’abandon de ce qu’on l’a cru connaître et dont on ne veut plus, pour espérer trouver autre chose, le bonheur peut-être.

VERONIQUE SANSON, Dis-lui de revenir, 1972


Je connais bien cette chanson pour l’avoir entendue chez ma mère tant de fois. Dès que le morceau s’arrêtait, elle le remettait. La chanson dure 58 secondes. Deux couplets presque identiques. Cela devient vite infernal d’écouter en boucle une chanson de 58 secondes. J’entends encore cette voix qui se superpose à celle de ma mère. Cette voix bouleversante, si jeune et si désespérée. 58 secondes qui me terrassent et me renvoient plus de quarante ans en arrière. 58 secondes qui ne sont qu’à moi. D’une femme à une autre, ces choses que l’on sait et que les autres ne devinent pas. Mon roman, c’est aussi l’histoire d’une femme qui attend qu’une autre revienne, qui l’espère à en crever.

CAT POWER, Me voy, 2018


C’est l’album que j’attendais le plus cette année tant je suis, depuis toujours, amoureuse de Chan Marshall, folkeuse à la grâce inégalée, the greatest à mes yeux. C’est l’album de la maternité, de la peur de disparaître, des traces qu’on voudrait laisser derrière soi. Je crois que je ne peux écrire que sur ce sujet : ces fantômes qu’on trimballe avec soi et qui marchent à nos côtés. Dans Me voy, il est question du départ, de l’effacement, de l’inéluctable et tout cela avec une empreinte soul, portée par une voix rauque, presque celle d’une vieille femme. C’est un chant d’amour et d’abandon que Chan Marshall délivre comme si elle y jouait sa vie. C’est absolument sublime.

SEBASTIEN TELLIER, L’amour et la violence, 2008


Musicien fascinant, j’adore la façon dont Tellier parvient à se balader quelque part entre Rondo Veneziano et Jean-Michel Jarre, en nous donnant à entendre quelque chose de très intime tout en assumant l’emballage grandiloquent. Je trouve ce titre merveilleux, très pur avec ses deux seuls couplets, d’une simplicité totale, et son envolée lyrique et électronique qui nous cueille à la suite du piano. Je me souviens écouter ce morceau une nuit, chez un homme que j’aimais terriblement, la pluie qui bat contre la fenêtre et ses mains qui dansent dans l’air. Pour moi, c’est le morceau idéal pour conclure (c’est d’ailleurs le dernier morceau de l’album) car il laisse l’interprétation ouverte. C’est ainsi que j’aime les histoires, lorsqu’elles ne finissent pas vraiment et laissent au lecteur le choix d’écrire sa propre fin.

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