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Ici, c’est Toulouse

Toulouse
Toulouse, sur les bords de la Garonne / Photo : Sébastien Trihan

Il y a bientôt une quinzaine d’années, j’ai découvert à ma grande surprise que Toulouse n’était pas seulement le chef-lieu du ska festif et de la chanson française dite engagée mais qu’elle abritait aussi nombre de groupes pop des plus distingués. Certes, dans les années 1990, Diabologum avait su attirer l’attention sur le « païs » de Claude Nougayork, mais j’avoue qu’une décennie plus tard, je ne m’étais pas attendu à voir surgir de la ville rose des formations vouant un culte aux Television Personalities, à Beat Happening, aux productions de Flying Nun Records ou ne jurant que par le krautrock. Aujourd’hui, personne ne peut ignorer que Toulouse compte une scène hyperactive, des associations incontournables, des labels exigeants et des disquaires pointus qui méritent qu’on s’y intéresse d’un peu plus près.

The Existentialists
The Existentialists

Ma première découverte de la nouvelle scène toulousaine fut celle de The Existentialists, groupe de pop lo-fi aux accents psychédéliques formé aux alentours de 2007, dont le mini-tube DIY délicieusement naïf All The Polka Dots Bandits; issu du EP du même nom sorti en CD sur le label écossais Topplers Records (Swell Maps, Jowe Head) m’avait immédiatement rappelé The 18:10 To Yeovil Junction, titre culte de The Bubblegum Splash. On peut aussi remercier le label local 2000 Records d’avoir hébergé les deux compilations-rétrospectives (Pop Art Blues volume 1 et 2) du groupe mené par le dandy pop Nicolas Mazel a.k.a. Jimmy Jazz, nous donnant le plaisir de pouvoir réécouter des petits bijoux comme We Are Beautiful ou The Wind Will Blow It Back, Let’s Ride The Rainbow and Soon We’ll Be Home for Tea et bien d’autres morceaux des plus plaisants. Difficile donc de ne pas trouver son bonheur dans le cabinet de curiosités de Jimmy Jazz où se côtoient ballades sydbarrettiennes hallucinées, chansons pop bricolées avec trois bouts de ficelle, expérimentations électroniques, reprises des Beatles ou de Roky Erickson, micro-tubes garage réminiscents des compil’ Nuggets. On ne peut donc que se réjouir en repensant qu’en 2009, à Toulouse, ils firent la première partie des Television Personalities et sympathisèrent avec Daniel Treacey en personne, recevant la bénédiction du Maître.

Leur aventure est d’ailleurs loin d’être terminée, puisque depuis 2013, The Existentialists se sont métamorphosés en Marie Mathématique, en hommage au film d’animation de Jean-Claude Forest (1965), dont Serge Gainsbourg avait réalisé la musique. Ce choix n’a rien d’anecdotique car il fait écho à l’adoption par Jimmy Jazz de la langue française comme idiome principal de ses compositions, même si on trouvera encore quelques titres en anglais d’excellente facture comme (You’ve Got a Whole World) In the Corner of Your Eyes, Stupid Boy et Little Cosmic Girl. Ce passage à la langue française doit sûrement quelque chose à la sortie de l’ombre de groupes comme La Femme ou Juniore, qui ont montré que la pop psychédélique pouvait très heureusement se marier avec le français et trouver son public. Quoi qu’il en soit, les textes de Nicolas Mazel, élégants et soignés, instillent une belle étrangeté surréaliste dans la musique de Marie Mathématique. Pour ma part, j’affectionne particulièrement le classique instantané Sous mon second soleil, l’hypnotique Hiboux, choux, voyous, l’acidulé Sinon je serais autre chose et le savoureux titre éponyme Marie Mathématique.

Si on retrouve dans cette nouvelle incarnation de Jimmy Jazz le même état d’esprit, la même exigence sonique et le goût de l’expérimentation déjà présents chez The Extentialists, on sent aussi plus d’ambition dans la production, traduisant peut-être un désir de gagner une audience un peu plus large que le cercle confidentiel des amateurs de pop lo-fi. Par ailleurs, si Jimmy Jazz s’est mis un peu en retrait sur le plan vocal, Emmanuelle Mazel, son épouse et muse, a parfaitement su se rendre indispensable dans ce nouvel univers. Il semble que le groupe a trouvé son identité. On attend avec impatience leur nouvel album qui devrait sortir en fin d’année.

Dans une autre veine, je dois reconnaître vouer une admiration particulière pour Thibaud Guinard, leader des Space Padlocks, groupe dont j’ai, à force d’écoutes, physiquement usé le EP 45 tours éponyme (The Space Padlocks S​/T – 7 » EP) et dont il m’est impossible de me lasser. Ce projet du Toulousain qui, soit dit en passant, officiait dans The Existentialists et fait aujourd’hui partie de Marie Mathématique, fait parfois penser à du T-Rex sous speed, mélangeant savamment le punk, la power pop hypertendue et le psychédélisme. On sent une communauté d’esprit avec des groupes des seventies comme The Real Kids, The Cigarettes, The Zeros, The Jam, The Nerves mais aussi avec les Jesus and Mary Chain bruitistes période Psychocandy (1985). Bien que ses disques soient enregistrés au 4-pistes, on sent, au travail sur le son, une exigence esthétique certaine, notamment dans le mix soigneusement travaillé des voix. Je ne résiste pas à mentionner une autre très bonne chanson des Space Padlocks dont le titre est un comble d’ironie quand on connaît le taux d’ensoleillement d’une ville comme Toulouse : I’m Tired of the Sun

En 2015, Guinard a joint ses forces à Asphalt : même urgence et même énergie que les Space Padlocks, mais grâce au chant sur le fil du rasoir d’Aurore (ancienne chanteuse et guitariste de feu le groupe punk local Les Cagettes), on a l’impression d’entendre Les Calamités qui se seraient branchées sur le triphasé, comme en témoigne le tubesque Pas d’au revoir. Le groupe a réussi à franchir les frontières de l’hexagone pour tourner dans plusieurs pays européens, étendant sa base de fans bien au-delà du microcosme toulousain. On espère que la collaboration du quatuor sera féconde dans l’avenir proche.

Avec son autre formation baptisée Armure, Guinard explore avec autant d’inspiration et d’adresse de nouveaux territoires, aussi habile à composer des ballades habitées que des tubes électro-pop comme We Can’t Stay ou à proposer des séances d’hypnoses Krautrock comme So Dead, même si l’esprit power de ses projets précédents plane toujours au-dessus de titres comme Wasting My Time.

Il est évidemment impossible de citer tous les groupes de la scène toulousaine, mais on peut malgré tout en faire un rapide tour d’horizon pour en montrer la grande diversité. On ne peut pas faire abstraction de l’incontournable collectif Aquaserge formé en 2005 avec entre autres Julien Gasc, Benjamin Gilbert, Audrey Ginestet et Julien Barbagallo (aussi batteur de Tame Impala), qui expérimente depuis plus d’une dizaine d’années dans le domaine du prog, du krautrock et du psychédélisme electro et jazzy. On ne manquera pas non plus de prêter l’oreille aux plaisantes créations de Julien Gasc en solo, ni de découvrir les micro-tubes pop étranges du crooner australien Maxwell Farrington, qui font très agréablement songer aux Beatles et à Burt Bacharach qui auraient été contraints d’enregistrer leurs titres dans leur chambre, de manière artisanale. Je recommande notamment l’écoute de l’excellente How Many Times et de la délirante Stay At Home qu’on croirait composée par R. Stevie Moore. Je précise que Maxwell Farrington a récemment déménagé à Saint-Brieuc mais que les Toulousains se souviennent avec joie de ses débuts dans leurs contrées.

Dans le genre pop garage énergique/ post-punk, on peut aussi faire mention de Cathédrale, déjà auteurs de deux disques sortis en 2017 et 2018. Il faut également saluer des groupes un peu plus arty comme OE, chroniqués l’an dernier par Section 26, Kevin Colin et les Crazy Antonins, dont la musique électro-pop combinée à des paroles décalées font songer à Philippe Katerine dans ses instants les plus délirants (je pense à ce titre oulipien qui consiste à énumérer des cours d’eau), ou encore Jeffers Waldo qui propose une electro-pop psychédélique ouvragée avec soin. On peut aussi mentionner Noir Audio pour la pop indé, dont les titres Sleepless Night ou I Don’t Want to See You Anymore ont leur charme. Dans un rayon garage joué pied au plancher, les nouveaux venus Fotomatic laissent espérer la sortie d’un futur album aussi convaincant que leur nom. Pour finir ce tour – non exhaustif – d’horizon, il serait dommage d’oublier l’Irlandais installé à Toulouse Paul Mangan et son délirant Monsieur Pompiers Travelling Freak show, qui propose une sorte de post-punk électro mélangeant cabaret pop et performance de cirque ambulant.

Côté Labels

Toulouse peut aussi se réjouir de l’existence du label et association l’Ambassade, qui organise des concerts en ville et propose des compilations d’artistes locaux. Il ne faudra pas non plus à l’avenir perdre de vue le nouveau label Pop Superette, qui a découvert l’excellent artiste psyché brésilien contemporain Irmao Victor, qui a bénéficié d’un bon retour dans la presse musicale (et quelle presse). On ne peut oublier d’évoquer également la très réjouissante création du label Lunadélia Records par les époux Mazel cités plus haut, structure qui accueille déjà plusieurs artistes et groupes des plus racés, dont les vinyles et cassettes peuvent être commandés sur Bandcamp. On peut saluer la belle diversité de leur catalogue puisqu’on y trouve aussi bien la savoureuse pop western psychédélique des Foggy Tapes, sorte de cousins français des Strange Boys dont l’univers sonique évoque un mariage heureux entre Billy Childish et Ennio Moriconne, que les Greetings From the Beloved Ghosts, duo fille/garçon dont les voix rappellent irrésistiblement celles de Frances McKee des Vaselines et de Damon Albarn de Blur, et la musique, celle des Pastels, de The Clean ou des TVPs qu’on aurait mixés dans un shaker magique. N’oublions pas Thomas Pradier, que l’on sent sous perfusion de Velvet Underground, en particulier dans la très réussie Où cette histoire nous mènera (remarqué ici) mais qui a lui aussi su marier avec bonheur ses chansons pop avec la langue française, sans oublier Laure Briard et sa délicate pop stéréolabienne en français, dont Lunadélia a publié un album en version K7. N’oublions pas le label Hidden Bay, évoqué dans le minizine special Labels Indés cet été. Depuis 3 ans, à travers une vingtaine de références, Manon et Cécile tracent les contours d’une internationale indie-pop souterraine et vivace au-delà des frontières de la ville rose (la jangle pop rêveuse d’ Andrew Younker, la pop slacker de Dumb Things ou la cold wave électronique de Meager Benefits), aussi DIY qu’altruiste.

Last but not least, Nicolas Mazel nous parle.

Pour finir, j’ai demandé à Nicolas « Jimmy  Jazz » Mazel de me donner ses tuyaux a destination du non-autochtone de passage à Toulouse…

Que se passe-t-il du côté associatif?

Le Ravelin, Toulouse

On pourra se rendre aveuglément aux concerts organisés par l’incontournable association La Chatte à la voisine, qui depuis les alentours de 2005 n’a cessé de faire jouer des artistes de la plus grande coolitude comme Jeffrey Lewis, Adam Green (à ses débuts), Daniel Johnston, Calvin Johnson, TV Personalities, Peter Kember (Sonic Boom), Ian Svenonius & Chain and the Gang, Teenage Fanclub, Jonathan Richman, Half Japanese, The Goon Sax, The Brian Jonestown Massacre, Gruff Rhys, etc. On en pâlirait ! On peut aussi compter sur Rat Pot, Topophone ou Totally Wired pour inviter des groupes triés sur le volet. Les Toulousains ont notamment pu profiter en mai dernier de la quatrième édition du Festival Discipline, avec Cate Le Bon en tête d’affiche, événement organisé par Rat Pop en collaboration avec les assos précitées. Il ne faut pas hésiter non plus à faire confiance à l’association Bitume Rugueux, qui programme pléthore de groupes garages venus du monde entier dans un petit bar bien rock n roll, le Ravelin, quartier Saint-Cyprien.

Qu’en est-il des salles de concert ?

Les Pavillons Sauvages, Toulouse

Les moyennes ou grosses salles comme le Bikini, Le Metronum ou Connexion, à la programmation généraliste, séduiront moins les puristes, même si la programmation réserve encore quelques groupes intéressants (Thee Oh Sees, Katerine, Étienne Daho, Cathedrale et Fotomatix vont jouer prochainement au Bikini). Aux dires des amateurs locaux de pop, la prog aurait été plus intéressante il y a 5/6 ans. Le lieu complètement incontournable porte un nom à retenir absolument : LES PAVILLONS SAUVAGES, un lieu associatif, véritable institution toulousaine et réel espace de liberté. Les concerts ne représentent qu’une partie de leur activité qui a pour but de tisser du lien social dans le quartier, mais niveau concerts il s’agit de l’endroit le plus cool du moment. Si le Ravelin reste le lieu de référence pour venir chercher des sensations bien rock and roll, les amateurs d’ambiances plus arty iront plus volontiers au bar le Dada.

Et les disquaires?

En ce qui concerne les disquaires, voici les les quatre indés où tout se passe : Le Laboratoire, Croc Vinyl, Vicious Circle et Armadillo Disques.

 

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