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Elliott Smith

On fête les 20 ans de la sortie d’Either/Or (1997) d’Elliott Smith, l’album de transition entre le folk dépouillé de ses deux premiers Lp et la pop plus orchestrée de XO (1998). Au lieu d’expliquer une énième fois pourquoi ce disque est un chef d’œuvre, on vous propose une digression approximative et en première personne à partir du titre du disque, piqué à Kierkegaard.

J’ai découvert Elliott Smith très très tard, il y a deux ans, alors que je n’écoutais plus du tout de pop. Jusque là j’avais évidemment attrapé des bribes, à droite à gauche, impossible de les louper. Mais ce n’est pas pour moi, je me disais : trop sensible, trop mélancolique, et il n’y a rien de plus redoutable que la joie teintée de tristesse, ce sourire désolé de n’être pas plus un sourire; allez viens, laisse tomber, on va retourner écouter du punk.

Le tube «Needle in the Hay» est d’ailleurs décrit par son auteur comme un gigantesque «Fuck you!».

Ce que je n’avais pas compris, c’est que Elliott Smith, c’est du punk. La révolte, la fausse légèreté, le goût de la destruction, tout y est. Tu veux un truc bien vénère ? Oh, écoute «Roman Candle». Une guitare sèche, à peine quelques secondes de saturation au refrain, une mélodie qui vacille comme la flamme de la chandelle : voilà toute la hargne des bas-fonds de l’âme poliment crachée à la figure d’un monde décevant. Poliment car Elliott est un garçon bien élevé, mais il n’en pense pas moins. Sous les apparences d’un folk dépouillé, un doigt d’honneur géant. Le tube «Needle in the Hay» est d’ailleurs décrit par son auteur comme un gigantesque «Fuck you!».

La ballade du grand rien

Aussi, il ne faut jamais autant se méfier que quand Elliott Smith se met à la pop, comme c’est le cas sur Either/Or, son disque de transition, avant les arrangements sophistiqués de XO, avant «Miss Misery» et les oscars. On y entend des balades joyeuses, le début du succès («Pictures of Me») et même une chanson d’amour («Say Yes»). Et surtout, des histoires de foule et de défilés, plein («Rose Parade»). Elliott Smith a un truc avec les défilés. Il regarde toujours la fête, peu concerné. Le spectacle du monde auquel il prend part sans y croire. «Ballad of Big Nothing» porte toute cette insouciance trompeuse: «you can do what you want to, whenever you want to», répété plein de fois, avant la chute un brin rabat-joie : «though it doesn’t mean a thing… Big nothing». OK, on peut faire ce qu’on veut mais 1/ rien ne nous garantit que ce sera le bon choix et 2/ ça ne donnera pas de sens, on ne saura toujours pas ce qu’on fait là. Sur des airs de pop légère, voilà Elliott Smith qui nous parle tout simplement, sans avoir l’air d’y toucher, du vide existentiel, du piège qu’est la liberté : plus on a le choix, plus on a de chances de se tromper.

Cette idée n’est bien sûr pas nouvelle, et il y a quelqu’un qui l’a particulièrement bien formulée ; c’est le philosophe danois au nom de cimetière, Kierkegaard:

«Marie-toi, tu le regretteras ; ne te marie pas, tu le regretteras également ; marie-toi ou ne te marie pas, tu regretteras l’un et l’autre ; que tu te maries ou que tu n’en fasses rien, tu le regretteras dans les deux cas. Ris des folies du monde, tu le regretteras; pleure sur elles, tu le regretteras également; ris des folies du monde ou pleure sur elles, tu regretteras l’un et l’autre ; que tu ries des folies du monde ou que tu pleures sur elles, tu le regretteras dans les deux cas. […] Pends-toi, tu le regretteras ; ne le fais pas, tu le regretteras également ; pends-toi ou non, tu regretteras l’un et l’autre ; que tu te pendes ou que tu n’en fasses rien, tu le regretteras dans les deux cas. Tel est, Messieurs, le résumé de tout l’art de vivre. »

Ou bien… Ou bien…

Dans Ou bien… Ou bien…, Kierkegaard met en scène le choix entre deux attitudes existentielles. Puisqu’on est libres, on peut choisir d’être hédonistes, d’accumuler les plaisirs et les divertissements, ou de se cadrer en suivant des règles morales. C’est très bien, dit Kierkegaard, mais ça ne nous permet pas d’être authentiques ; il y aura toujours quelque chose de vain dans tout ça. Le séducteur s’ennuie et le moraliste est obligé de renoncer à une part de lui-même.

Elliott Smith aimait visiblement ce bouquin au point d’en donner le titre (Either/Or, en anglais) à son troisième album, mais aussi à une chanson parue sur le posthume New Moon (2007). Certes les ressemblances entre les deux figures sont indéniables. Au-delà de la mélancolie, il y a ce ton poli qui assène avec élégance des vérités tragiques : l’idée que «la vie est insignifiante et vide», que « le plaisir est décevant, la possibilité jamais » (« Between the Bars »). Mais entre l’album et le texte, on ne trouve pas seulement des échos, des thèmes communs, mais une même démarche. Kierkegaard écrit sous pseudonyme, pour mieux incarner les écueils de ces deux manières de vivre. Elliott Smith fait de la pop en mode majeur, mais cette joie est une mise en scène, un choix, qui lui permet d’être dans le décalage ; un masque qui révèle en même temps qu’il cache. Aussi, ce n’est sans doute pas un hasard si le guide de lecture que donne Kierkegaard pour ses textes s’applique parfaitement à l’œuvre d’Elliott Smith : il s’agit de « découvrir un deuxième visage caché derrière celui que l’on voit ». Enragé, doux, désabusé, amoureux, détaché – des visages, on en trouvera plus de deux, et on n’en a pas fini de creuser.

Pour creuser encore :
— Kierkegaard, Ou bien… Ou bien…, Gallimard, collection TEL, 1984
— Camille Richey, “Kierkegaard’s Aesthetic Life View in Elliott Smith’s Either/Or”, in Criterion: A Journal of Literary Criticism, Volume 8, n°2, 2015

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