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Crack Cloud, Crack Cloud (Tin Angels Rcds)

Supersonic à Paris, le 23 juin dernier à 23 heures. Nous attendons de pied ferme les Canadiens de Crack Cloud. Le bouche à oreille a fait son petit effet dans le circuit underground rock parisien, et tout ce beau monde est au premier rang en formation resserrée, attendant patiemment le début des hostilités. Sans faire de name dropping, le public dessinait ainsi une étonnante cartographie de ce qu’il peut y avoir d’intéressant en ce moment à Paris, du coté électrique de la force, en terme de groupes, labels, disquaires. Crack Cloud serait-il une formation chérie des musiciens et ignorée des autres ? Pour le moment, peut-être un peu, mais à n’en pas douter, plus pour très longtemps, tant leur set court et concis a troublé l’audience. Quand les sept jeunes hommes de Crack Cloud montent sur scène, nous sommes d’abord interpellés par la configuration atypique du collectif pluridisciplinaire : pas moins de quatre guitares, des looks de modeux façon sportswear russe pour la moitié des effectifs et, placé idéalement au centre de la configuration, Zach Choy à la batterie et au chant. Le premier morceau confirme très vite le magnétisme de l’équipée sauvage. Surtout, Crack Cloud impressionne par la précision de ses arrangements. Les instruments s’entrelacent, créant des motifs hypnotiques à la fois simples et complexes, la basse et la batterie assurent une assise solide, l’ensemble brille ainsi par sa cohérence et sa gestion de l’espace sonore. Crack Cloud, la compilation de leur première cassette (parue en 2016) et du 7 pouces publié l’année dernière confirme les sensations éprouvées pendant le concert. Les Canadiens maîtrisent avec aisance les codes du post-punk le plus viscéral et disloqué. Coté références historiques, les sept mercenaires empruntent à Talking Heads leur sens du groove bancal mais funky (Image Craft, More of What), à Devo son humanité bestiale. De Gang of Four, ils tirent leur guitares hargneuses et râpeuses (Graph of Desire, Time Unsubsidized, Bastard Basket) ainsi qu’un penchant fort pour la politique (de gauche, bien sûr). Enfin, ils subliment la morgue et les mélodies désarticulées de Wire. Il faut aussi mentionner une certaine parenté avec les Diagram Brothers, groupe génial de Manchester à redécouvrir, notamment dans la manière d’équilibrer les guitares. Pourtant, réduire Crack Cloud à une somme d’influences ne permet pas de comprendre ce qui les rend si captivant. La formation subjugue par l’économie des notes, le placement juste de chaque frappe de batterie, son ascétisme sans excès de zèle non plus. La machine est très bien huilée, et ne paraît pas avoir de limites. Elle s’épanouit aussi bien dans des instantanés vifs ne dépassant pas les deux minutes que les formats longs. Dans cette dernière catégorie, mentionnons la somptueuse Swish Swash. En presque cinq minutes, Crack Cloud construit une odyssée, à mi-chemin entre la brume anglaise habillant les cottages et l’autoroute reliant Cologne à Düsseldorf. Sous des hospices menaçantes et cafardeuses, la chanson gagne progressivement en luminosité dans un crescendo anxiolytique s’arrêtant brusquement. À l’inverse, Cap//Cloak aveugle par sa rage, avant de nous plonger dans une torpeur déroutante et imprévue sur des rythmes fracturés et sophistiqués. Si Crack Cloud est une compilation et non une œuvre pensée comme un tout, incontestablement, elle fonctionne parfaitement ainsi. Crack Cloud, de ce fait, rejoint une famille éclectique (Omni, Marbled Eye et surtout Spray Paint) d’agents provocateurs sortant le post-punk de ses obsessions envers Ian Curtis pour mieux lui rendre de sa vigueur et sa singularité.

 

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