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Fairuz, Maarifti Feek (WeWantSounds / Modulor)

La voix de Fairuz coule dans les veines, dans les sillons des vallées, dans les ondines du désert, dans les exils et les bagages. Dans l’idée même d’être une famille, d’être loin, d’être là parmi les siens, d’être revenu, d’être reparti, de survivre à toutes les générations, de se tenir droit dans la répétition du fratricide toujours recommencé. Inutile exégèse d’une voix qui tient le monde arabisant du Qurnat as Sawda à l’Atlas, comme un seul bloc aux paysages et aux vies incomparables mais qui, hormis quelques rares exceptions, s’est uniformément choisi comme idole, sur le trône érigé par Oum Kalthoum, la libanaise de Zqaq El Blat. De cet état de règne, une nécessité nait : s’en tenir à une stricte dévotion et creuser la vérité de cette musique. Processus quasi théologique qui part d’une inaliénable évidence : la voix soutient le monde. Continuer « Fairuz, Maarifti Feek (WeWantSounds / Modulor) »

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I Like 2 Stay Home #45 : Moderato silencio

Un mix thématique par jour à écouter en temps de confinement.

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Le Testament d’Orphée, Jean Cocteau

Ils ne sont pas là pour les funérailles du poète parce qu’ils sont célèbres, mais « parce qu’ils sont mes amis » dit Cocteau au générique de son Testament d’Orphée (1959). Disons-le ici : Jeanette, Karina, les Gibb, Hepburn, Jobim ils sont mes amis. Alors certes, ils sont célèbres mais qu’importe ?

Cocteau toujours : pour ses vraies-fausses funérailles, autour de lui, personne d’autres que les tziganes pour pleurer le poète. Ceux-là même qui plus tôt l’accueillaient dans le monde des nôtres : homme-cheval et feu follet de la photo de Cégeste, imprécations et flamenco nuptiale ou funéraire, célébrant une vérité ancienne que les nomades conservent sur la terre. Le vieux cinéaste, qui en est à sa dernière excentricité, sait la chose très bien : cinéma donc feu donc épreuve de la joie fugace et crépitante — enregistrement = mort.

Le poète n’a qu’une famille : les nomades. Il n’a qu’une amitié : les sons les plus anciens, les plus triviaux, les plus impurs, la musique populaire. On dit ici populaire en son sens vrai : pas le genre Spotify, mais bien le plus vieux creuset de l’humanité, le son de la voix. Celle-ci qui fut enregistrée et dont vint la déraison, la passion, l’excitation, la mort. Enfance de l’art dit Godard du cinéma. Enfance de l’art dirons-nous pour la pop. Continuer « I Like 2 Stay Home #45 : Moderato silencio »

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Car Seat Headrest, Making a door less open (Matador)

I believe that thoughts can change my body, répète Will Toledo sur son morceau d’ouverture, Weightlifters. De là à imaginer l’adolescent chétif des Twin Fantasy (2011) en culturiste, il y a un monde. Will Toledo a quelque chose d’un rapport conflictuel au corps (euphémisme) : « Don’t you realize our bodies could fall apart any second ? » disait-il y a encore peu dans un autre titre, intitulé… Bodys.

Débarrassons-nous immédiatement du narratif qu’il a décidé de construire pour la sortie de son deuxième album chez Matador – en ne comptant pas le ré-enregistrement de Twin Fantasy : il a exprimé le souhait de porter un masque façon jeu vidéo afin de dissimuler son visage, amoindrir le poids du corps. Le narratif bégaie devant le Covid-19, il faut bien le dire. Toledo n’aura pas de concert à tenir avant quelques mois, on verra alors ce qu’il reste de cette décision. Continuer « Car Seat Headrest, Making a door less open (Matador) »

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Hommage accidentel

OMA6

Christophe est mort. P. B. m’a appris la nouvelle avant tout autre, il a su, mieux que tout autre, ce qui était logé dans le sillage de celle-ci. Je reproduis ici une lettre que j’ai adressé à cet amoureux quitté-jamais-retrouvé. J’en ai bien conscience, la brièveté tant de la forme que du propos est à double tranchant : c’est sa spontanéité, sa vérité et en même temps sa fatuité. La seule question qui se pose pour moi c’est celle de l’intérêt de cette correspondance pour le lecteur.

Question ainsi résolue dans ma caboche : sinon les textes à trous et les souvenirs confettis — l’épistolaire — qui pour dire cette intimité de la pop de Christophe ? Revenir là dessus, changer le dispositif, ça serait faire autre chose qu’un hommage accidentel. Faire une chose dont je ne me sens pas capable et dont le résultat ne serait pas celui d’un au-revoir fidèle — il ne serait embué de charabia beau bizarre.

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I Like 2 Stay Home #5 : Lucio Battisti

Un mix thématique par jour à écouter en temps de confinement.

Je conserve soigneusement une compilation semi-licite de l’édition 1969 du Festival di Sanremo. Non pas pour France Gall qui s’y produisit — comme elle s’est produite dans tous les concours de chants de l’après-guerre –, pas non plus pour la chanson qui remportera le concours, Zingara de Bobby Solo et Iva Zanicchi. Un couple que l’on croirait sorti d’un roman populaire : lui, cheveux en arrière et visage coulant de maquillage et elle, triste et malicieuse poupée de téléviseurs.

Non, je la conserve pour ce qui, dans les sillons, manque : les manifestations nourries alors que l’Italie entre dans les années de plomb, le premier attentat des dites années, le contre-Sanremo socialiste qui se produisit en même temps, et, plus que tout encore, Lucio Battisti. Continuer « I Like 2 Stay Home #5 : Lucio Battisti »

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Andrea Laszlo de Simone, Immensità (42 Records)

Échappant plutôt par le haut au narratif du renouveau de la pop italienne coincé entre San Remo et Sorrentino, Andrea Laszlo de Simone est suivi par quelques-uns de ce côté des Alpes depuis son Uomo Donna, album ample, gras et pourtant merveilleux qui s’imposait comme neuf malgré l’évidence de son ambition anachronique. Plutôt que de ciseler, potentialiser et photocopier son talent mélodique, le chanteur turinois délayait, aérait et laissait filer, entre les chansons, des longues plages de vie aux accents pastoraux. Je fus ainsi surpris un jour par le mode aléatoire qui fit se superposer Questo non è amore et Heart of the Country de Paul et Linda McCartney comme une naturelle association d’idées, un raccord cinématographique. Il y avait un romantisme archaïque dans Uoma Donna qui faisait revenir des images du Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher (2018), des prolétaires des premiers Visconti, ou encore, plus récemment, du cinéma de Pietro Marcello. Une filiation paysanne et romantique qui, par son contre-point anachronique, rend le monde plus vrai. Continuer « Andrea Laszlo de Simone, Immensità (42 Records) »

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Deca Joins, Go Slow (Streetvoice)

Enserrée par les mers de Chine, des Philippines et soufflée par les brises du Pacifique, l’île de Taïwan semble se nourrir d’une circulation ancienne et constante de courants marins et culturels. Pour peu que l’on s’intéresse même sporadiquement, ainsi que je le fais, à la production musicale locale, on ne s’étonnera pas d’y trouver les mêmes enjeux et manières qui forment de l’archipel nippon à la péninsule coréenne les grandes tendances des pop extrêmes orientales : industrialisation, fabrique d’images et stéréotypes musicaux forcés. On ne s’étonnera pas non plus d’y trouver, lubie ancienne de toutes les pop en milieu démocratique, une scène d’indépendance qui plus ou moins frontalement défie la domination des images et des rythmes. Continuer « Deca Joins, Go Slow (Streetvoice) »

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Playlist : « Le pire Noël » de Sufjan Stevens

Avec cent-un titres de Noël à notre disposition dans la très grande discographie hivernale de Sufjan Stevens, nous avions des dizaines de possibilités pour créer un disque idéal, une variation au sein même du projet.

On aurait aussi pu proposer un classement ou une note sur tous les EP qui composent les deux coffrets de 50 chansons chacun que sont Songs for Christmas et Silver and Gold. Nous aurions aussi pu écrire combien chacun de ces EP — un par an pendant dix ans — témoignait de l’évolution stylistique de l’auteur-compositeur. Il aurait aussi fallu raconter la petite histoire derrière le cent-unième titre, Lonely Man of Winter, que l’on a découvert que récemment après qu’il fut cédé à un fan qui en avait l’exclusivité durant des années. Continuer « Playlist : « Le pire Noël » de Sufjan Stevens »